CHAPITRE II - EUX

Eux, ce sont mes clones, mes reproductions, mes alter-egos. Ils sont à moi, je suis à eux. Nous sommes un club élitiste, prisé et respecté. Nous nous rions des conformismes sociaux has been, et créons nos propres façons d’être, d’agir et de penser.

Elégants, sportifs, espiègles et séducteurs, nous sommes les véritables stars de la faculté. Parasites pour nos enseignants, qui ne nous connaissent que trop bien, demi-dieux pour les autres, qui rêvent de nous fréquenter, nous sommes des squatteurs d’amphis. Stagner dans nos études ne nous dérange pas plus que ça, tant que notre culture, notre éloquence et nos raisonnements s’améliorent. Nous vivons dans un monde imaginaire, où tout nous est permis, et où l’interdit est illégal. Une fois ce postulat établi, la vie devient autrement plus fascinante.

Mes amis prennent place à leur tour dans l’amphithéâtre. Deux d’entre eux ont les yeux injectés de sang ; je regrette de ne pas avoir partagé ce doux moment en leur compagnie. Très vite, ils se désintéressent du traditionnel discours d’ouverture des enseignants, où ils présentant tour à tour leur merveilleuse matière.

Leurs regards se perdent dans l’amas d’étudiants et d’étudiantes, et déjà, les premières remarques fusent. Un tel se la joue bourgeois gentilhomme, il va falloir lui apprendre les bonnes manières ; une telle prend des airs de déesses inaccessibles, il va falloir la décoincer et lui faire découvrir les vrais plaisirs de la vie ; un autre essaie de se la jouer leader, avec sa troupe de cons qui rie à la moindre de ses blagues pour écervelé : il va falloir l’humilier plus que quiconque. Nous rions de nos propres médisances, mais très rapidement, nous passons au plus important : nous cherchons celles et ceux qui pourraient être des nôtres.

Une remarque s’impose. Techniquement, ou du moins en temps normal, lorsque l’on cherche, c’est que l’on souhaite trouver. Or, nous ne sommes ni normaux, ni conventionnels, et lorsque nous cherchons, c’est avec l’espoir de ne rien trouver. Après tout, il est tellement plus agréable d’être persuadé que nous sommes les seuls à avoir de telles personnalités, et que personne ne pourra jamais pleinement nous comprendre, ni même s’assimiler à notre groupe. Tout bon narcissique ne vit que dans l’espoir d’être le seul à s’aimer autant. Il en est de même pour nous.

J’impose tout de même le silence lorsque le professeur de philosophie du droit se lève et s’avance vers nous. Celui-ci est une perle rare, qui se joue de l’autoritarisme du droit, et a tendance à le présenter comme une technique bête et méchante que l’on apprend sans la comprendre, exactement comme les procédures qu’Hitler imposait à toute l’administration nazie, qui les respectait bêtement, et qui fut responsable du plus grand génocide de l’humanité. Oser une telle comparaison lorsque l’on est entouré d’éminents membres de la doctrine, je trouve cela jouissif et admirable d’audace. Préférer l’honnêteté intellectuelle et le dégoût des autres au doux mensonge que tout le monde apprécie, voila quelque chose de louable. Je ris devant les airs outrés des autres enseignants, profondément choqués par ce petit discours, mais absolument incapables de le contredire. Le pouvoir de l’éloquence dans toute sa splendeur.

Je détache ensuite mon attention, affligé par la prestation de notre professeur de science-politique, aussi prétentieux que nous, mais beaucoup plus con. Ce dernier se croit l’élu de la faculté, simplement parce qu’il est l’éternel invité du 19-20 de France 3 lors des campagnes présidentielles. Tout le monde se fout de ce genre de choses, sauf lui.

Au fil du temps, j’observe à nouveau l’attitude des nouveaux. Au départ frais et dispos, suspendus aux lèvres de leurs nouveaux enseignants, ils ont désormais les yeux perdus dans le vide, et l’expression d’un ennui profond. Je retrace le schéma de leur frustration. Jeunes lycéens, ils avaient encore l’image de l’université du début du 20ème siècle, celle de l’antre du savoir, de la culture et de l’intelligence. Ils se voyaient déjà, accumulant de fascinantes données, devenant plus savants qu’ils ne l’avaient jamais espéré, toujours présents aux cours magistraux, orchestrés par de brillants juristes, aux connaissances stupéfiantes et passionnantes. Retour à la réalité : le droit est technique, rébarbatif, pragmatique, réactionnaire et chiant. Pour 50% d’entre eux, leur orientation est déjà un échec. Ils ne feront pas de deuxième année, et ne finiront probablement pas la première. Leur place n’est pas ici. Je m’amuse de ce constat. Il y a véritablement, me dis-je, un problème d’orientation dans ce pays.

Une demi-heure plus tard, libérés, nous recevions l’autorisation de lever nos délicats postérieurs de ces strapontins particulièrement inconfortables, pour retrouver à nouveau l’air frais, masqué par un nuage de fumée, émanant de tabac incandescent : l’heure de la pause était venue.

La pause est un passage capital pour le lien social. En effet, dès la première de l’année, on assiste à un phénomène saisissant de stupidité : l’esprit de meute.

Les étudiants sortent tour à tour, toujours surpris par la perte de leurs amis de lycée, et vont commencer à balayer du regard la foule. Ils cherchent ceux qui leur ressemblent. Pire encore, s’ils ne trouvent personne ne leur ressemblant, ils vont donc chercher ceux qui ont l’air d’être les plus tolérants, les plus à-même de les accepter. Des taches, voila le terme que l’on emploie pour ces gens-là. C’est ainsi que se prolonge l’idée des groupes sociaux, à savoir les beaufs avec les beaufs, les cons avec les cons, les citadins avec les citadins, les ruraux avec les ruraux, et l’élite intellectuelle dans un groupe fermé, composé de cosmopolites, n’ayant rien à foutre d’être entouré de personnes venant des mêmes milieux qu’eux. L’intelligence et le narcissisme démesuré sont nos seuls points communs, et ils nous suffisent amplement.

Ils nous avaient fallu, à l’époque où nous nous sommes trouvés et aimés, moins d’un mois pour savoir que nous étions tous faits les uns pour les autres. Notre goût démesuré pour la fête, le débat, les clivages politiques et la critique intempestive scellait définitivement notre groupe, et nous permit de passer ensemble de merveilleux moments. Etrangement, en dehors de notre groupe, personne ne parvint à se lier avec comme thème fédérateur la laideur, le mauvais-goût où le néant intellectuel ; pourtant les candidats ne manquaient pas.

Personne ne cherchait de connivences subjectives ; ils préféraient tous se brider à des critères matériels et pragmatiques : marque de fringues, style de coiffure, façon de parler, fric, popularité, fashion, pas fashion, etc…Des imbéciles et des connes pour la plupart, s’il est utile de le préciser.

Quoiqu’il en soit, grâce à cet instinct primaire, nous avons pu catégoriser le reste du monde. Divers groupes émergeaient, avec chacun des caractéristiques propres, et le désir constant de se rapprocher des catégories qu’ils considèrent comme supérieures, alors même qu’ils n’ont jamais osé se rapprocher directement des gens qui les composent. La bêtise humaine dans toute sa splendeur. Les plus à plaindre, les plus ridicules et les plus pathétiques sont ceux que l’on trouve en bas de l’échelle sociale étudiante. Par méchanceté gratuite, nous nous sommes accordés pour les regrouper sous le terme générique des gueux.

Prochaine sortie : Chapitre III - Les gueux

Additious

3 commentaires à “Manuel de l’étudiant pompeux”

  1. Toujours aussi bien rédigé, mais même si c’est largement inspiré ça sent pas mal le vécu ou en tout cas ça l’imite bien ;)

    J’attends non pas le livre alors mais la petite nouvelle :p

  2. Un truc sympa à lire entre deux surfs sur le net. J’aime bien le ton même si le contenu manque un peu d’originalité, mais bon on fait avec ce que l’on a vu que tu sembles t’inspirer d’une réalité proche, il faut croire…

    Mais bref, j’attends de voir le chapitre III, ça reste dans l’ensemble agréable à suivre ^^

  3. Merci pour ta remarque, je suis content de rester agréable à suivre.
    Par contre, Angel, je suis très curieux de savoir où tu as déjà lu (ou vu ?) quelque chose se rapprochant de ce que j’écris. Je ne cherche pas à prouver mon originalité (je m’en fous, tant que je m’amuse en écrivant), mais je suis très intrigué à l’idée de lire quelque chose du même genre.

    Ne la joue pas perso, partage tes sources, AngelMJ ! :p

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